17 septembre 2015

Michel Pastoureau : la couleur au Moyen Âge

   J'ai eu la chance d'assister hier à une conférence donnée par Michel Pastoureau à la Sainte-Chapelle (un cadre plutôt sympathique pour une conférence, il faut le reconnaître). Michel Pastoureau est un historien spécialiste de l'héraldique (la science des blasons et des armoiries), qui s'est ensuite tourné vers l'étude des couleurs et des animaux au Moyen Âge. La conférence portait sur la couleur au Moyen Âge, et plus spécialement au XIIIe siècle, car c'est à cette époque que le roi de France Louis IX, futur saint Louis, fit bâtir la Sainte-Chapelle (entre 1242 et 1248 plus précisément) pour abriter les reliques de la Passion du Christ qu'il avait achetées.
   Voici donc le compte-rendu de cette conférence (je précise que toutes les expressions entre guillemets sont celles qu'a utilisées Michel Pastoureau).

   L'étude des couleurs est un sujet récent, car on a longtemps considéré qu'il s'agissait d'un thème "peu digne de la grande histoire". Il existe deux définitions différentes de la couleur au Moyen Âge : 
   - pour certains, influencés par la pensée d'Aristote, la couleur est une fraction de la lumière, ou une lumière modifiée au contact des corps. Ceux qui adhèrent à cette hypothèse - c'est par exemple le cas d'Isidore de Séville - considèrent que le mot latin pour couleur, color, dérive de calor, la chaleur.
   - pour d'autres, la couleur n'est pas de la lumière mais de la matière. Pour ceux-là, le mot color est à mettre en lien avec celare, cacher : ils pensent que la couleur cache, enveloppe ou habille ce qu'il y a en-dessous.
   Ces définitions conditionnent l'attitude des prélats et des commanditaires face à la mise en couleur (ou non) des édifices. Les prélats qui font construire des églises aux XIIe et XIIIe siècles peuvent avoir deux attitudes différentes en fonction de l'hypothèse à laquelle ils adhèrent : pour quelqu'un comme l'abbé Suger qui, dans la première moitié du XIIe siècle, fait reconstruire l'abbaye de Saint-Denis, il faut mettre de la couleur partout, afin de dissiper les ténèbres ; c'est l'époque où le Dieu des chrétiens devient définitivement un Dieu de lumière : pour ceux qui pensent que la couleur est de la lumière, mettre de la couleur partout revient à étendre la divinité. En revanche, pour les cisterciens par exemple, la couleur est une matière, c'est donc un luxe inutile qui gêne le contact entre les fidèles et Dieu, et c'est pour cela que les églises cisterciennes sont relativement peu colorées. 

L'intérieur de l'église abbatiale de Fontenay, qui est une église cistercienne (source). Si, après la mort de Bernard de Clairvaux, promoteur de l'ordre cistercien, certaines églises assistent à un retour de la couleur, la majorité des églises cisterciennes sont dépouillées.

   Au XIIIe siècle, il y a donc une opposition entre des prélats "chromophiles", qui aiment la couleur, et des prélats "chromophobes", qui la proscrivent ; les premiers sont toutefois majoritaires. L'attitude chromophobe triomphe quelques siècles plus tard, avec la réforme protestante, qui chasse la couleur du temple.
   Le fait que les tenants de la première hypothèse soient majoritaires expliquent la polychromie architecturale des églises médiévales. Cette polychromie a longtemps été niée par les historiens et par les archéologues (c'est aussi le cas pour les monuments antiques, qui étaient peints, ce que les antiquisants ont longtemps refusé) : en 1937, le célèbre architecte Le Corbusier écrit un ouvrage intitulé Quand les cathédrales étaient blanches, alors que l'on sait qu'elles étaient peintes (même la façade de Notre-Dame, oui). Il faut d'ailleurs établir une chronologie de la polychromie : il y a moins de polychromie dans la cathédrale de Reims, construite entre 1210 et 1275, qu'à Notre-Dame, et les constructions du XIVe et du XVe siècles sont moins colorées que celles du XIIIe. Aujourd'hui, on cherche à évoquer cette polychromie architecturale : Michel Pastoureau a par exemple participé à un programme de reconstitution numérique de la polychromie de la cathédrale de Lausanne. En France, on note un développement des projections lumineuses sur la façade des cathédrales à la nuit tombée : cela se fait à Amiens, à Poitiers ou encore à Reims. Ces reconstitutions s'appuient sur les traces restantes de polychromie (mais il est difficile de savoir de quelle époque elles datent), sur des documents d'archives et sur des miniatures, mais cela n'est pas forcément représentatif de la réalité. La manière dont ces projections illuminent les cathédrales traduisent surtout l'idée que l'on se fait des couleurs au Moyen Âge : on s'appuie sur des représentations issues du cinéma ou de la bande dessinée, c'est un "Moyen Âge disneysé". On voit par exemple beaucoup de violet dans ces reconstitutions, alors que le violet n'est jamais utilisé à l'époque romane, et très rarement à l'époque gothique ; l'idée que le violet est une couleur qui fait médiéval vient du romantisme et du symbolisme, du XIXe siècle donc ! Mais la projection de couleurs a des vertus pédagogiques qu'il ne faut pas nier, elle permet de se faire une idée de ce qu'étaient les cathédrales du Moyen Âge.
   
   L'anachronisme le plus important à éviter dans l'étude des couleurs au Moyen Âge, c'est de croire que le savoir d'aujourd'hui peut s'appliquer au Moyen Âge : à l'époque, on ignore le classement spectral des couleurs, qui est mis en évidence en 1666 par Newton. Aux XIIe et XIIIe siècles, on classe les couleurs sur un axe qui va du blanc au noir : blanc, jaune, rouge, vert, bleu, violet, noir. Cela a des conséquences sur le regard et la perception : l’œil voit ce qu'il connaît et ce à quoi il est habitué ; la perception des couleurs n'est pas uniquement physiologique, elle est aussi culturelle. Ainsi, certains textes médiévaux qui décrivent des arcs-en-ciel n'identifient que 3 ou 4 couleurs au sein de celui-ci. La perception des contrastes est aussi différente : si, pour l’œil du XXIe siècle, la juxtaposition du rouge et du vert est assez violente, ce n'est pas le cas au Moyen Âge, c'est le couple de couleur que l'on retrouve le plus fréquemment dans les vêtements médiévaux. A l'inverse, l'association du vert et du jaune, qui ne nous choque pas, est rare au Moyen Âge. L'historien doit tenir compte de tout cela et ne pas commettre d' "anachronisme de sensibilité".
   L'autre anachronisme à éviter concerne l'éclairage : les bâtiments médiévaux sont éclairés par des flammes, or les flammes bougent et font bouger les formes et les couleurs, ce qui a des conséquences considérables sur la perception. De plus, avant l'électricité, il est impossible d'éclairer de manière uniforme une grande surface : il y a toujours des zones mieux éclairées que d'autres. Les sensibilités du Moyen Âge y sont habituées, mais ce n'est pas notre cas.
   Il faut aussi songer au fait que la couleur passe par les matériaux colorants : l'utilisation des couleurs traduit aussi des enjeux économiques, politiques et cultuels. Le lapis-lazuli est 12 à 15 fois plus cher au XVe siècle qu'au XIIe : l'historien doit connaître cela pour déterminer les choix faits dans les matériaux. Il est aussi intéressant de faire des analyses en laboratoire pour connaître les matériaux utilisés.

   Michel Pastoureau a ensuite évoqué l'importance et les enjeux de la couleur à l'époque de saint Louis. Durant le XIIIe siècle, beaucoup d'églises sont de véritables "temples de la couleur" : c'est le cas de la Sainte-Chapelle, dont le commanditaire, le roi, est alors chromophile. Mais il faut savoir que la Sainte-Chapelle a été construite avant le départ de Louis IX en croisade, expédition qui dure de 1248 à 1254. A son retour de Terre sainte, Louis IX est devenu chromophobe, ses rapports à la couleur ont changé, notamment en ce qui concerne la couleur bleue. Il y a beaucoup de bleu dans la Sainte-Chapelle et, avant la croisade, le bleu est partout : c'est un bleu dynastique, héraldique, c'est la couleur de la famille de saint Louis, les Capétiens ; au XIIIe siècle, ce bleu tend à devenir la couleur de la monarchie (ce sera la couleur de l’État à partir de la fin du Moyen Âge, puis celle de la nation pendant la Révolution ; c'est encore la couleur de la nation aujourd'hui, comme le prouvent la couleur des maillots des footballeurs français !). Ce bleu est présent partout autour du roi, et aussi sur lui. Le bleu est également l'attribut de la Vierge, or saint Louis a une dévotion particulière pour la mère du Christ. Enfin, c'est aussi une couleur que le roi, en tant qu'individu, apprécie. A son retour de croisade en 1254, Louis IX est devenu un être beaucoup plus moral : il estime que s'il n'a pas réussi à libérer les Lieux Saints, c'est parce qu'il a péché, et pense qu'il doit s'amender. Il continue de s'habiller de bleu, mais c'est un bleu plus terne, si terne que l'entourage du roi lui reproche de s'habiller comme un paysan ! Il faut donc périodiser l'utilisation de la couleur bleue, et pas seulement à l'époque de saint Louis : le bleu est discret dans la première moitié du Moyen Âge, mais il y a une "révolution" du bleu aux XIIe et XIIIe siècles : sans révolution technique, on apprend à créer des tons de bleu nouveaux, parce que la société le demande ; il n'y a pas de progrès technique mais une évolution idéologique.
   A la Sainte-Chapelle, le bleu éclatant des Capétiens fait couple avec le rouge (l'opposition de ces couleurs est moins forte pour les gens du Moyen Âge que pour nous). Les vitraux de la chapelle déclinent une palette étendue de couleur, chaque couleur est déclinée en plusieurs nuances. Il y a beaucoup de vert, alors que le vert est moins présent dans d'autres édifices ; dans les palais royaux, la chambre verte est la chambre dans laquelle les époux se retrouvent pour procréer, le vert étant la couleur de l'espérance, de l'enfance et de sainte Marguerite, patronne des femmes enceintes. 
   Dans la Sainte-Chapelle, on note aussi une présence importante de l'héraldique : dans les années 1240, les armoiries sont partout. L'héraldique marque une étape importante dans la conceptualisation de la couleur : dans l'Antiquité, la couleur n'est pas un concept en soi, on ne peut la séparer de sa matière. Un Romain ne peut pas dire qu'il aime le rouge, il dira par exemple qu'il aime les toges rouges ; la couleur n'est qu'un adjectif. Dans l'héraldique, les couleurs deviennent des catégories abstraites, des concepts, des substantifs : l'héraldique joue un grand rôle dans "le passage de la couleur adjective à la couleur substantive". Les règles de l'héraldique sont contraignantes, on ne peut associer certaines couleurs, ce qui a des conséquences visuelles importantes et conditionne le regard médiéval. L'héraldique est une création purement profane, qui suscite d'abord la méfiance de l’Église. Cette méfiance s'atténue au XIIIe siècle, quand certains prélats adoptent les armoiries de leur famille pour leur propre usage. Dans les églises, ce sont les laïcs qui introduisent les armoiries, d'abord sur les pierres tombales, puis dans des chapelles qu'ils commanditent ; au XIIIe siècle, les églises deviennent des "musées des armoiries". La place de l'héraldique est donc importante lorsque l'on parle de la couleur dans les églises. Dans la Sainte-Chapelle, les armoiries que l'on trouve le plus souvent sont celles du roi de France et celles de sa mère, Blanche de Castille.

Armoiries du roi de France à l'époque de saint Louis : d'azur semé de fleurs de lys d'or (ce n'est que plus tard que les fleurs de lys seront au nombre de trois seulement).

Armoiries de Blanche de Castille : de gueules au château d'or (en héraldique, les couleurs ont des noms particuliers : on ne dit pas rouge, on dit gueules ; on ne dit pas noir, on dit sable).

Exemple d'association, en arrière-plan, des armes de Louis IX et de Blanche de Castille dans la salle basse de la Sainte-Chapelle. Les peintures ont été refaites au XIXe siècle, mais cette association se trouve partout dans l'édifice, y compris dans les vitraux datant du XIIIe siècle. (source)
   Dans les années 1240, ces armoiries vont de pair, mais elles continuent ensuite d'être représentées ensemble dans qu'il y ait de lien avec la France et la Castille : l'association du bleu et du rouge, des fleurs de lys et des châteaux, devient un simple décor, qui a perdu son sens originel.

   Enfin, on ne peut parler des couleurs dans les églises sans évoquer les couleurs liturgiques. Dans l’Église primitive, le prêtre célèbre la messe dans ses vêtements ordinaires puis, peu à peu, le blanc s'impose pour les fêtes, notamment pour celle de Pâques ; on met ensuite en relation des couleurs avec des moments du calendrier ou des fêtes, mais les usages varient d'un diocèse à l'autre. Au XIIe siècle, les liturgistes plaident pour une uniformisation du système des couleurs liturgiques, uniformisation qui devrait se fonder sur les usages du diocèse de Rome. Cela se fait progressivement, notamment grâce au pape Innocent III qui, alors qu'il n'était que cardinal, en 1195-1196, a décrit les usages du diocèse de Rome ; sous son pontificat, ses textes gagnent en influence et on assiste à une uniformisation au cours du XIIIe siècle. Le diocèse de Paris adopte ainsi les usages de Rome. On utilise la couleur blanche lors des fêtes principales du Christ et de la Vierge ; le rouge est associé aux fêtes de la Croix, de l'Esprit Saint et des martyrs, le noir aux messes des défunts, aux temps d'affliction et de pénitence, ainsi qu'au vendredi saint ; le vert est quant à lui en usage les jours de fête où les autres couleurs ne sont pas retenues. Les couleurs liturgiques se trouvent sur les vêtements des officiants et sur les tentures : elles ajoutent de la couleur à l'édifice. Le problème des couleurs liturgiques est important et complexe, mais encore assez peu étudié. Michel Pastoureau se demande ainsi, sans avoir de réponse, s'il y a des conflits de couleurs liturgiques à la Sainte-Chapelle : cette chapelle abrite des reliques de la Passion, dont les reliques de la Croix, qui est exposée entre le jeudi et le vendredi saint ; or la couleur de la Sainte Croix est le rouge, tandis que celle du vendredi saint est le noir : quelle couleur a priorité à la Sainte-Chapelle au cours de ces fêtes ?

   Cette conférence a eu l'avantage de mettre en avant un élément auquel nous ne pensons pas souvent : le fait qu'au Moyen Âge, on ne perçoit pas les couleurs de la même manière qu'aujourd'hui. Cela n'est d'ailleurs pas uniquement valable pour le Moyen Âge : des cultures différentes de la nôtre ont une vision différente des couleurs (pensez aux peuples inuits qui distinguent tout un tas de nuance dans la couleur et la matière de la neige, alors que nous en sommes incapables).

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