3 septembre 2014

Être une femme à Sparte

        J'ai écrit hier un article sur la condition des femmes athéniennes via l'exemple d'Aspasie. Aujourd'hui, je me suis dit qu'il serait intéressant de comparer la situation d'Athènes avec celle de sa grande rivale, Sparte.

       Sparte, également appelée Lacédémone, est une cité du Péloponnèse, sur lequel elle a une influence considérable : elle contrôle tout le sud de la région. C’est une des cités les plus puissantes, à la fois militairement et démographiquement, de la Grèce classique. Outre sa puissance, Sparte se distingue des autres cités grecques par son organisation sociale : seule une partie des habitants de la cité, les homoioi (on peut traduire ce terme par « semblables »), possède la citoyenneté à part entière. Ces citoyens sont tournés uniquement vers la politique et la guerre, les guerriers spartiates étant considérés comme les meilleurs du monde grec. La production est assurée par l’équivalent de nos serfs médiévaux, les hilotes, ainsi que par les périèques. La société spartiate est donc fortement hiérarchisée mais, contrairement aux autres sociétés grecques, elle accorde une place plus importante aux femmes : les filles d'homoioi jouissent de droits étonnants dans le monde grec antique. Nous n'avons d'informations que sur ces aristocrates, c'est donc d'elles qu'il sera question dans les lignes à venir.
        Mon propos portera principalement sur la période grecque dite classique, c'est-à-dire les IVème et Vème siècles av. J.C.
        (Aveu : je recycle ici un bref exposé que j'ai fait en khâgne sur les femmes de Sparte. J'ai décidé de garder les titres et sous-titres, pour la clarté du propos.)


I.   L’éducation des jeunes filles spartiates : une exception dans le monde grec

1)      Une éducation physique presque identique à celle des jeunes hommes
C’est le législateur mythique de Sparte, Lycurgue, qui a rendu obligatoire l’éducation des jeunes citoyens, aussi bien garçons que filles ; cette éducation est prise en charge par la cité. Les jeunes filles s’entraînent à la course, à la lutte, à la gymnastique ; elles prennent part à des compétitions sportives dans lesquelles elles concourent presque nues, sous les yeux des garçons de leur âge. Contrairement aux jeunes hommes, elles ne sont pas astreintes à une nourriture frugale ; elles ont le droit de boire du vin, ce qui est rare pour une Grecque.
Le but de cette éducation physique, exceptionnelle chez les filles, est de produire des guerriers robustes : il s’agit d’entraîner la jeune femme à supporter les douleurs de la maternité et de la rendre forte afin que son enfant lui-même soit fort. C’est donc la perspective militaire et la puissance de la cité qui rendent nécessaire l’éducation physique des jeunes filles, même si cette éducation n’est pas elle-même militaire (c’est celle des jeunes hommes qui l’est).
Xénophon résume bien cela dans La Constitution des Lacédémoniens (I,3): « Par exemple, pour commencer par le commencement, considérons la procréation des enfants. Chez les autres, les jeunes filles qui sont destinées à être mères et qui passent pour être bien élevées se voient mesurer le pain et les viandes aussi strictement que possible ; quant au vin, elles s’en abstiennent entièrement ou le boivent coupé d’eau. Les autres Grecs veulent que les jeunes filles vivent comme la plupart des artisans, qui sont sédentaires, et qu'elles travaillent la laine entre quatre murs. Mais comment peut-on espérer que des femmes élevées de la sorte aient une magnifique progéniture ? Lycurgue, au contraire, pensa que les esclaves suffisaient à fournir les vêtements, et, jugeant que la grande affaire pour les femmes libres était la maternité, il commença par établir des exercices physiques pour les femmes, aussi bien que pour le sexe mâle ; puis il institua des courses et des épreuves de force entre les femmes comme entre les hommes, persuadé que si les deux sexes étaient vigoureux, ils auraient des rejetons plus robustes. » 

Degas, Jeunes Spartiates s'exerçant à la lutte (1860, National Gallery). Si le XIXème siècle a une tendance marquée à fantasmer l'Antiquité et le Moyen Âge, il semble que les peintres ne soient pas encore prêts à imaginer que des jeunes filles puissent s'exercer au sport complètement nues, et en présence de garçons. (source)

2)      Une éducation « artistique » et religieuse
Contrairement aux jeunes garçons, on initie beaucoup les jeunes filles spartiates aux lettres et à la musique : elles apprennent la musique, la danse et la poésie, afin de participer aux chœurs. Sur ce plan comme sur le plan physique, on encourage l’émulation : il y a des compétitions entre les chœurs de jeunes filles, et toutes sont en concurrence pour faire partie des douze qui chantent l’épithalame (chant de mariage) d’Hélène et de Ménélas. Cet apprentissage a pour but de former les jeunes filles à leur rôle religieux et de leur apprendre les valeurs civiques. Le rôle principal de la femme dans la vie publique de la cité est en effet de chanter et de danser dans les processions religieuses.
Hérodote, évoquant Gorgô (épouse du roi spartiate Léonidas - celui qu'on voit dans 300), nous dit que les femmes spartiates savent également lire et écrire. De même, Plutarque, dans ses Œuvres Morales, parle de lettres échangées entre les soldats et leur mère.
Il semble également que, comme leurs camarades masculins, les jeunes filles aient des relations homosexuelles avant leur mariage. Platon, dans Les Lois de Platon, critique les « amours contre-nature » des femmes (et des hommes) à Sparte ; Plutarque, dans la Vie de Lycurgue, nous apprend que « l’amour était si admis chez eux que les femmes de bien aimaient les jeunes filles. » Les Anciens rechignaient à parler des amours entre femmes, nous n’en savons donc pas plus. Il apparaît toutefois que, dès sa jeunesse, la jeune Spartiate bénéficie de droits immenses par rapport aux autres jeunes Grecques qui n’apprennent que les travaux domestiques, confinées dans leur oikos (maison).


II.   Mariage et maternité à Sparte

1)      Un mariage grec, mais avec des particularités
Le mariage spartiate se fait selon les mêmes procédures qu'à Athènes (échange entre hommes) : la mise au point d'un contrat de mariage, qu'on appelle l'ekdosis, nécessite la présence de témoins, à Athènes comme à Sparte. Plutarque affirme que Lycurgue a fait interdire la dot, mais Aristote, dans la Politique, critique les dots importantes des Spartiates : pour l’époque classique, il apparaît donc que les Spartiates aient été richement dotées. On pense que cette dot était composée de terres, pas d’argent, ce qui fait des femmes à marier un enjeu important dans une société où le kléros, la terre, a une importance capitale (elle est une des conditions pour être citoyen). Les femmes spartiates sont donc au cœur des stratégies matrimoniales.
Le mariage spartiate comporte quelques particularités. Tout d’abord, l’enlèvement de la jeune femme par son futur époux serait une sorte de « matérialisation rituelle de l’ekdosis » (Lévy) ; il est attesté par Hérodote et par Plutarque. Plutarque nous rapporte que la mariée était travestie : on lui coupait les cheveux et on l’habillait comme un homme. Le marié passait avec elle « un temps restreint » puis rejoignait ses camarades habituels pour dormir. L’homme vit d’ailleurs avec les autres hommes jusqu’à l’âge de 30 ans, même s’il est marié : il ne voit son épouse qu’en cachette. En revanche, après 30 ans, le mariage est obligatoire, sous peine de nombreuses brimades, toujours dans le but de favoriser la natalité d’une cité marquée par l’oliganthropie, le manque d’hommes (d’homoioi du moins) chronique.
Lorsque les parents d’une Spartiate meurent sans héritier, sa fille hérite des biens paternels et maternels et devient une patrouchos. Hérodote rapporte c’est aux rois de choisir le futur époux de la patrouchos, qui est normalement son plus proche parent. Mais il semble qu’il y ait plus de liberté à l’époque d’Aristote, et que les patrouchoi, surtout riches, soient très courtisées. Le système est donc ici à peu près le même que pour le reste de la Grèce, où les filles qui héritent de leurs parents, à défaut d'un héritier mâle, sont un enjeu important pour la cité.

2)      Des privilèges par rapport aux autres femmes grecques
Les Spartiates, même mariées, jouissent d’une grande liberté, qui contraste aussi bien avec celle des autres Grecques qu’avec celle de leur époux soumis à un strict contrôle de la part de la cité. Si la bigamie (mariage d'un homme à plusieurs femmes) est exceptionnelle, les femmes ont en revanche le droit de s’unir à deux hommes : un mari trop âgé peut avoir recours aux « services » d’un jeune homme pour que sa femme enfante et, inversement, un jeune homme ne désirant pas se marier mais avoir des enfants peut s’unir à une femme déjà mariée. Pourtant, ce n’est pas tant une liberté de mœurs qu’il convient de voir dans ces pratiques, mais toujours l’importance de la procréation pour pérenniser la cité. Cet attachement à la procréation explique certainement pourquoi l’adultère n’est pas puni par la loi à Sparte.
De plus, les femmes spartiates peuvent posséder des biens propres. Elles reçoivent peut-être, comme à Gortyne (une cité grecque de Crète), une part d’héritage. On a également la trace de femmes riches, comme Kyniska, la sœur du roi de Sparte Agésilas II, qui possède une écurie et triomphe à Olympie ; elle ne peut pas être une patrouchos, puisqu’elle a un frère, et ses richesses lui appartiennent dont en propre. Aristote condamne la possibilité pour les Spartiates de posséder des biens : il les taxe de cupidité.

                Ainsi, la femme à Sparte est un vecteur privilégié de la transmission des terres, et il lui arrive de posséder des biens : elle a une importance économique capitale. Associés à la nudité des concours auxquels elle participe, ces faits ne pouvaient qu’étonner les Anciens, qu’ils considèrent ce système comme un modèle (Xénophon) ou qu’ils le décrient (Aristote). Cette position particulière est à l’origine de tout un imaginaire, qui resta longtemps vivace, et qui constitue une projection des peurs des Grecs vis-à-vis des femmes, qui leur sont à la fois indispensables pour procréer, et inutiles dans la vie politique et militaire.


III.    La Spartiate, entre mythe et réalité pour les Anciens

1)      Le mythe : une femme « héroïque » et émancipée, ou débauchée et dominatrice
Le mythe de la femme spartiate peut être résumé par ces deux anecdotes de Plutarque, dans les Apophtegmes Lacédémoniens :

1. « A la question d’une Athénienne : ‘’Comment se fait-il que vous soyez les seules femmes, vous les Spartiates, à commander les hommes ?’’, elle [Gorgô] répondit : ‘’Parce que nous sommes aussi les seules à donner naissances à des hommes !’’ »

2. « Damatria avait appris que son fils s’était montré lâche et indigne d’elle : elle le tua quand il revint. Voici son épitaphe :
Damatrios avait contrevenu à nos lois, sa mère le tua,
Elle, la Spartiate, lui, le Spartiate. »

Ainsi, les épouses des homoioi seraient « plus spartiates que les homoioi eux-mêmes » (Lévy) pour certains : on les juge sur leurs enfants, il faut donc que ceux-ci soient des modèles. C’est  ce que souligne Plutarque avec l’expression « indigne d’elle ». Leur éducation sportive participe aussi de cette dureté affichée et renforce le mythe d’une femme forte, opposée à la mollesse des autres Grecques.
Pour d’autres, Aristote en tête, les femmes spartiates ne sont que des dévergondées qui courent nues devant les hommes et s’adonnent à la débauche. Dans Andromaque, Euripide rapporte d’ailleurs qu’Hélène est spartiate, et qu’elle « est partie avec un jouvenceau faire la fête en terre étrangère. » La liberté de mœurs des femmes à Sparte choquaient les Anciens, et ils l’ont amplifiée jusqu’à en faire une licence contre-nature, dans une volonté de dénigrement de la liberté des femmes en général et d’opposition à la puissance de Sparte.
Une dernière idée des Anciens concernant les femmes spartiates pourrait être appelée « théorie du complot » : les femmes, êtres mauvais par nature, prendraient la direction de la maison et des propriétés, ce qui leur permettrait de ruiner les citoyens. Platon souligne que le législateur de Sparte n’a pas daigné légiférer sur les femmes, et qu’il leur laisse donc une entière liberté. Les paroles de l’Athénienne dans l’apophtegme de Plutarque vont dans le même sens. Sparte n’est donc aux yeux de certains qu’une gynécocratie, dans laquelle les femmes s’arrogent le pouvoir par la ruse.

2)      La réalité : une femme plus libre que les autres, mais tout de même considérée comme inférieure à l’homme
La vie politique à Sparte est l’apanage des hommes, tout comme la guerre. Les femmes sont considérées, comme partout dans le monde grec, comme un fléau pour les hommes. Selon la légende, ce sont d’ailleurs les femmes elles-mêmes qui ont refusé les droits politiques de la part de Lycurgue. Mais elles font tout de même partie de la cité, à laquelle elles sont intégrées par leur éducation : elles participent notamment aux rites religieux et partagent les valeurs civiques de leurs concitoyens masculins.
Selon Jean-Pierre Vernant, si les femmes spartiates peuvent hériter et posséder, c’est parce qu’on leur laisse les basses motivations du foyer et de la vie privée, alors que l’homme est tourné vers la vie publique. Elles n’ont certes pas à s’occuper du tissage, comme le rappelle Xénophon, elles n’en restent pas moins des maîtresses de maison, qui ont à s’occuper de la domesticité et à éduquer les enfants de moins de sept ans. Il faut pourtant rappeler qu’avant que son mari ait 30 ans, la Spartiate gère seule les affaires de la maison, et que son mari est encore souvent en campagne par la suite. Lévy signale également que l’éducation des femmes favorise leur autonomie, et que la différence d’âge avec le mari étant moins grande qu’à Athènes, « les relations mari-femme ne tendent donc pas à se constituer sur le modèle père-fille. » L’épouse spartiate n’est donc pas sous l’emprise totale de son époux, elle a une part de libre-arbitre.
Pour ce qui est des mythes véhiculées par les Anciens, il ne faut pas les prendre à la lettre. L’héroïsme de la Spartiate qui pousse son fils au combat et ne craint personne est mis à mal par l’invasion thébaine qui suit la défaite de Leuctres (en -371) : les femmes s’enfuient et « caus[ent] plus de troubles que les ennemis » (Aristote). Le mythe de la licence effrénée est aussi faux, tout comme celui de la gynécocratie : ce sont les hommes qui décident de la politique, intérieure et extérieure.

Ainsi, les femmes spartiates jouissent d’une liberté bien supérieure à celle des autres femmes grecques, mais il ne faut pas imaginer qu’elles contrôlent la cité ou que leur condition est idéale. En réalité, elles ont certainement un rôle purement instrumental, celui de transmettre des terres et des richesses dont elles ne sont pas forcément propriétaires, puisque les femmes riches semblent être des exceptions.


Pour aller plus loin
   Sparte, Edmond Lévy (Seuil, Collection Points Histoire, 2003). Lévy consacre un chapitre aux femmes, sur lequel je me suis appuyée. Il envisage aussi la cité dans son ensemble. Je n'ai lu que le début de cet ouvrage, mais je pense qu'il est accessible à tous.

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