20 août 2016

Billet d'humeur : quand les femmes disparaissent de l'histoire

   J'ai décidé aujourd'hui de faire un article un peu particulier : au lieu de vous parler des reines au Moyen Âge, il me semble important d'évoquer ici un problème qui me tient à cœur depuis quelques semaines, celui de la représentation des femmes dans l'historiographie. Le rôle de l'historien-ne (ou apprentie historienne, dans mon cas) n'est pas seulement de décrire les sociétés du passé, mais aussi de s'interroger sur la manière dont on représente ces sociétés et sur ce que ces représentations disent de nous : ce travail d'autocritique me paraît essentiel, il permet de décrypter les présupposés qui viennent immanquablement brouiller notre vision des sociétés que nous étudions.
   Le sujet qui m'intéresse aujourd'hui tient à la nature de mes lectures du moment : ayant terminé mon master de recherche en histoire médiévale, je me dois à présent de passer l'agrégation, qui est avec le CAPES l'un des concours de l'enseignement. Le programme est le suivant : 
    - le monde romain de -70 à 73,
   - gouverner en islam du Xe au XVe siècle (Iraq, Syrie, Hijaz, Yémen, Égypte, Maghreb, al-Andalus),
   - sciences, techniques, pouvoirs et sociétés du XVIe au XVIIIe siècle (Angleterre, France, Pays-Bas, péninsule italienne),
   - le Moyen-Orient de 1876 à 1980,
   - il y a aussi deux questions de géographie, une sur les mers et océans, une sur la France des marges, mais je n'en parlerai pas ici.

   Il faut bien avouer que ce programme est plutôt alléchant, et présente un mérite rare, celui de ne pas se focaliser uniquement sur l'Europe occidentale, et de traiter le monde non-occidental pour lui-même, et non dans son lien avec l'Europe : à titre d'exemple, les derniers sujets qui évoquaient les sociétés extra-européennes portaient sur la péninsule ibérique et le monde à l'époque moderne, 1470-1640 (sessions 2014 et 2015) ou sur les sociétés coloniales, 1850-1950 (sessions 2013 et 2015) ; il ne s'agissait pas d'étudier le reste du monde, mais d'étudier le reste du monde par rapport à l'influence européenne. Cette année, les programmes sont résolument différents et mettent l'accent sur le monde arabe et/ou musulman en tant que tel, et il me semble qu'il est important de le souligner (ne reste plus qu'à intégrer davantage les mondes extra-européens dans les programmes scolaires, mais c'est un autre débat).
   Je me suis donc lancée dans la lecture de divers manuels avec grand plaisir. Pourtant, au bout de quelques jours, quelle n'a pas été ma déconvenue en constatant que tous ces livres omettaient... la moitié de la population des sociétés étudiées. J'ai lu plusieurs centaines de pages et les noms de femmes que j'ai trouvés se comptent sur les doigts de la main. A titre d'exemple, en 275 pages, l'Histoire de la science moderne, de la Renaissance aux Lumières (Bruno Belhoste, Paris, 2016 - fort intéressant au demeurant) consacre un seul paragraphe, aux pages 232-233, à la place des femmes dans les sciences. Un. Seul. Paragraphe. En outre, la contribution d’Émilie du Châtelet, éminente mathématicienne et physicienne du XVIIIe siècle, n'est évoquée qu'en trois lignes ; les autres mentions d’Émilie du Châtelet, extrêmement rapides, se contentent de mentionner son lien avec Voltaire, dont l’œuvre est, elle, abondamment traitée.

Portrait d’Émilie du Châtelet (source)

    Cet exemple me paraît tout à fait représentatif du problème de la représentation des femmes dans l'historiographie : tout d'abord, les femmes sont presque toujours évoquées en relation avec les hommes de leur entourage. On retrouve ce travers en histoire romaine, avec la figure de Cléopâtre notamment, ou dans la chronologie donnée par François Hinard à la fin du premier volume de son Histoire romaine (Paris, 2000) : les femmes évoquées, qu'il s'agisse de Julie, de Livie ou d'Octavie, sont définies par rapport à leur père ou à leur époux, elles n'ont en quelque sorte aucune existence propre. Les traits biographiques des figures féminines, de Livie à Nigâr Hanim (une écrivaine ottomane dont Frédéric Hitzel, dans Le dernier siècle de l'Empire ottoman, Paris, 2014, prend soin de rappeler qu'elle est fille d'Osman pacha), en passant par Khadija, sont bien souvent réduits à ceux des hommes qu'elles ont côtoyés ; on laisse peu de place à leur action propre, et leur identité est définie par rapport à celle des hommes. En outre, le traitement de ces femmes peut être particulièrement sexiste et enchaîner les clichés : dans l'Histoire romaine, un paragraphe est intitulé "Les charmes de Cléopâtre", et l'action politique de la dernière reine d’Égypte est traitée uniquement en fonction de sa liaison avec Jules César [je n'ai pas encore lu les passages évoquant Marc-Antoine et Cléopâtre, je doute qu'il en soit autrement].
   Ensuite, l'exemple de l'Histoire de la science moderne me semble révélateur du peu de cas que peuvent faire les historiens de la place des femmes dans l'histoire. Certes, il ne s'agit pas de dire qu'il y a eu, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, autant de femmes de science que d'hommes de science : cela serait erroné. Mais il y a là un biais pernicieux : puisque les femmes sont moins nombreuses dans ces activités, les historiens ne les évoquent qu'en passant, au détour d'un paragraphe, ce qui contribue à invisibiliser encore davantage leur action. On retrouve la même chose dans Le dernier siècle de l'Empire ottoman : sur les auteurs importants de la période, présentés aux pages 207-214, on trouve deux femmes, Nigâr Hanim et Halide Edip Adivar, contre vingt-et-un hommes. Là encore, il ne s'agit pas d'être naïf/naïve : bien sûr, l'Empire ottoman n'est pas favorable à l'émancipation des femmes et à leur prise de parole. Mais le rôle de l'historien-ne, il me semble, serait de commenter ceci et d'expliquer, au moins rapidement, pourquoi il y a si peu de femmes écrivaines. Or Frédéric Hitzel consacre à peine trois pages (sur 282) à la condition féminine dans l'Empire. De même, l'ouvrage de Vincent Cloarec et d'Henry Laurens, Le Moyen-Orient au XXe siècle (Paris, 2000) évoque l'action de Lawrence d'Arabie au cours de la Première Guerre Mondiale et son soutien à la révolte arabe ; aucune mention n'est faite de Gertrude Bell, qui a pourtant joué un rôle similaire à celui de Lawrence. On assiste donc, dans l'historiographie, à l'éviction pure et simple de l'action féminine, même lorsque celle-ci a existé.

Portrait de Nigâr Hanim (source)

    L'ouvrage d'Hitzel présente à mon sens d'autres travers, que l'on retrouve dans les autres manuels : il parle tout d'abord régulièrement de "la femme ottomane". LaFâme, la Seule, l'Unique. Nul doute pourtant que la condition des sœurs du sultan et celle des paysannes anatoliennes n'est pas la même ; de plus, lorsqu'il parle de "la femme ottomane", il parle en réalité "des femmes musulmanes de la bourgeoisie urbaine", ce qui n'est pas tout à fait la même chose : quid des femmes de la campagne, des ouvrières, des femmes des autres confessions de l'Empire ? Les manuels généraux tendent à uniformiser la condition des femmes, alors même que l'historiographie souligne, depuis le début des années 1990 au moins, la diversité des conditions féminines au sein des sociétés, et la vacuité qu'il y a à parler de "la" condition de "la" femme : les ouvrages spécialisés prennent aujourd'hui soin d'utiliser le pluriel. De plus, les rares évocations que fait Hitzel des femmes en-dehors de ces trois pages sur "LaFâme" concernent des sujets extrêmement stéréotypés : le costume et le harem, reflet des fantasmes des historiens face à ce qui paraît exotique dans la condition des femmes ottomanes. Nul besoin de commenter l'aspect patriarcal de cette société : cela va en quelque sorte de soi pour les historiens qui vivent eux-mêmes dans une société patriarcale. Enfin, l'évocation de quelques grandes figures féminines, à l'instar de Nigâr Hanim et d'Halide Edip Adivar, masque la condition des autres femmes et leur diversité : on retrouve cela dans Le monde musulman des origines au XIe siècle (Philippe Sénac, Paris, 2014) qui, en consacrant quelques lignes aux célébrités que sont Khadija et la Kahina, se dispense d'évoquer les autres femmes. Il en va de même, en histoire romaine, pour la place prise par Livie ou Cléopâtre et, en histoire moderne, pour Émilie du Châtelet. Finalement, les historiens agissent comme si, en évoquant ces figures connues, cela suffisait à résumer l'intégralité de l'action féminine dans les domaines concernés.

Livie (source)

   Les femmes, dans les quelques livres que j'ai évoqués, n'occupent donc qu'une place ridicule, malgré leur apport à la politique romaine ou ottomane, malgré leur apport scientifique parfois important. Encore une fois, il ne s'agit pas de croire que l'apport des femmes dans ces sociétés est le même que celui des hommes : dans les sociétés arabes ou romaines et dans l'Europe moderne, les femmes sont exclues des positions éminentes, qu'il s'agisse du pouvoir politique ou des fonctions intellectuelles, ce qui induit leur moindre participation à ces activités. Pourtant, et l'historiographie des femmes l'a montré depuis longtemps, des femmes ont toujours su jouer des interstices que leur laisse la domination masculine pour acquérir du pouvoir et prendre la parole, parfois de manière indépendante, de leur propre chef. En n'évoquant jamais cela, les manuels reprennent finalement à leur compte le discours des acteurs du passé, selon lequel les femmes ne sont pas dignes d'accéder à la sphère politique et intellectuelle : cela me semble particulièrement gênant lorsque l'on sait que l'un des premiers devoirs de l'historien-ne est de prendre de la distance par rapport à ses sources et aux discours qu'elles produisent.

   En conclusion de ces rapides remarques, il semble donc que l'histoire des femmes, née dans les années 1970 et donc parée de l'aura de l'ancienneté au regard de l'historiographie, n'a pas encore pénétré dans les préoccupations des auteurs de manuels : malgré une production considérable, malgré une pléthore d'ouvrages de qualité sur l'histoire des femmes de l'Antiquité à nos jours, il est encore possible d'écrire des livres entiers en ne traitant des femmes qu'au détour d'une phrase.

   Je tiens à souligner que ce billet n'est pas complet : il gagnerait à citer d'autres titres. J'essayerai de le compléter au fur et à mesure de mes lectures, mais il me semblait important de tirer un premier bilan de cela. Je tiens également à me prémunir d'une critique que l'on pourrait m'adresser : il est bien évident que mon intérêt pour l'histoire des femmes et pour le féminisme influence ma vision de la question de la place des femmes dans l'histoire, et me rend extrêmement critique sur le sujet ; on pourrait m'accuser de n'être "pas neutre" et de "trop prendre parti". Je me contenterai de rappeler que toute histoire (et tout discours scientifique) s'énonce à partir d'un point de vue, et que notre propre condition et nos intérêts influencent toujours notre discours. En un mot, tout discours historique est subjectif. A moins de se borner égrener des listes de bataille et des généalogies. Mais c'est une histoire qui n'a plus cours depuis le début du XXe siècle.

2 juin 2016

Les reines au Moyen Âge, partie 1


   Dans ce premier volet consacré aux reines du Moyen Âge, j’aimerais me concentrer sur la période qui va de la fin du Ve siècle au milieu du IXe siècle. Avant de parler des reines, il me semble utile de faire un petit récapitulatif de l'histoire générale de cette période.

Représentation de la fin du Moyen Âge de la reine lombarde Théodelinde, dont il sera question à la fin de l'article (source)

   Le dernier empereur romain, Romulus Augustule, est déposé en 476 : c'est la fin de l'empire romain d'Occident (celui d'Orient perdure jusqu'en 1453). Divers royaumes sont alors constitués suite à ce que l'on a pendant longtemps appelé les invasions barbares (j'en parlais au début de cet article) : au début du VIe siècle, on trouve en Espagne les Wisigoths et les Suèves ; l'Italie est occupée par les Ostrogoths ; la France actuelle est partagée entre les Francs et les Burgondes.
   Le royaume burgonde est progressivement envahi par les Francs. Le royaume wisigoth absorbe celui des Suèves avant de disparaître brutalement en 711, lorsque les Arabes débarquent dans la péninsule ibérique. Après la mort du roi ostrogoth Théodoric en 526, les armées de l'empereur d'Orient tentent de s'emparer de l'Italie ; le peuple des Lombards en profite pour s'installer et établir un royaume indépendant.
   On assiste à une sorte d'unification sous Charlemagne. Charlemagne est le deuxième roi de la dynastie des Carolingiens, qui a remplacé celle des Mérovingiens à la tête des Francs. Il mène une politique de conquête et envahit le royaume lombard. Il étend le royaume des Francs et rétablit l'empire en Occident.

La reine, épouse du roi
   Ce très rapide aperçu est évidemment incomplet mais devrait suffire à comprendre le cadre général dans les zones évoquées : Espagne, France, Italie majoritairement ; j'exclue les royaumes anglo-saxons où les épouses de roi n'ont pas de statut particulier avant le milieu du IXe siècle. Dans ces espaces, la reine se définit avant tout comme l'épouse du roi : c'est par son mariage que la reine acquiert son statut de regina. Le mot latin regina (reine) suggère un office spécialisé : les autres épouses d'aristocrates ou de grands dignitaires n'ont pas de nom spécial, l'épouse d'un comte n'est pas encore une comtesse. Le seul autre nom comparable est celui d'abbatissa, abbesse, qui existe déjà. Ces termes suggèrent que les reines et les abbesses ont un statut particulier par rapport aux autres femmes.
   Mais il n'existe pas qu'un seul type de reine, et toutes les épouses de rois ne sont pas reines, en partie à cause de la non-monogamie des rois, notamment mérovingiens. Il existe des débats entre les historiens pour savoir si les Mérovingiens sont polygames (s'ils ont plusieurs femmes en même temps) ou s'ils pratiquent la monogamie sérielle (une seule femme à la fois, mais en série, avec facilités pour répudier une épouse et en prendre une autre). Quoi qu'il en soit, dans les deux cas, il faut souligner la précarité de la position de la reine : son statut ne dépend que de sa relation avec le roi, de sa bonne entente avec lui, et de la naissance d'un fils, qui contribue immanquablement à un renforcement de sa position. Ajoutons en outre qu'une mère de roi peut exercer sur son fils, si celui-ci est jeune à la mort de son père, une influence importante, ce qui est une opportunité de pouvoir. Cela ne fonctionne toutefois que dans le royaume mérovingien et carolingien, où la succession se fait en général de père en fils (avec partage du royaume entre les différents fils) : dans les royaumes ostrogoths, wisigoths et lombards, la royauté ne se transmet pas toujours héréditairement.
   La condition sociale de la reine joue aussi dans sa position : si une reine est elle-même issue d'une famille royale, sa position est d'emblée plus solide que celle d'une concubine ou d'une épouse issue d'une basse condition. Par exemple, la reine Brunehaut, qui épouse le roi mérovingien Sigebert en 566, a une position plus assurée que celle de sa "rivale" Frédégonde, de condition servile, qui est l'épouse de Chilpéric, frère de Sigebert (j'en avais parlé ici). En général, les épouses de basse extraction, courantes au VIe siècle, n'ont pas le statut de regina. Mais même quand elle est issue d'une souche royale, la position de la reine n'est pas assurée : il n'est pas rare que l'alliance entre sa famille d'origine et celle de son époux soit de courte durée et que l'épouse, si elle n'a pas d'héritier, soit renvoyée chez son père. C'est ce que fait Charlemagne avec l'une de ses épouses, la fille du roi des Lombards Didier. Au cours du IXe siècle, les rois carolingiens épousent principalement des filles d'aristocrates, pour s'assurer de leur fidélité.

Le rôle de la reine
   Avant le début du IXe siècle, le rôle de la reine n'est pas clairement défini par les textes : c'est surtout à partir des années 810 que des textes évoquent le rôle, semi-officiel, de la reine. Mais dès l'époque mérovingienne, on sait que la reine a un rôle important dans la représentation de la royauté : dans un monde où le pouvoir passe par le langage visuel, où la richesse des parures exprime la puissance de ceux qui les portent, la reine se distingue par ses vêtements en tissus précieux. A partir du IXe siècle, et peut-être avant, les reines ont des activités textiles importantes et font don de leurs productions dans des échanges diplomatiques ; elles sont aussi en charge de la "décoration" du palais et de l'apparat, chargé d'exprimer la majesté royale. Il n'est pas rare que le couple royal soit mis en scène et que la reine participe aux cérémonies et aux banquets, où elle incarne aussi, par la richesse de ses ornements, la puissance de son époux. La reine se doit aussi, dans ce cadre, de se comporter de manière exemplaire : elle sert de modèle aux membres du palais.

Parure de la reine Arégonde, découverte dans la basilique Saint-Denis et conservée au musée de Saint-Germain-en-Laye : les bijoux et les épingles, en or et grenat, manifestent la richesse de la reine et, par extension, de la royauté (je n'ai pas trouvé de photographie libre de droit, je vous prie donc d'excuser la qualité assez déplorable de cette photographie prise par mes soins)

   La reine a donc un rôle de représentation central : elle manifeste à tous la puissance de la royauté, notamment à partir de l'époque carolingienne, elle est en charge de l'image de la royauté. Par ses dons, la reine est aussi censée être une faiseuse de paix, qui assure la cohésion entre le roi et l'aristocratie ; ceci reste toutefois de l'ordre du théorique, la reine ne peut réellement empêcher les conflits. La souveraine a aussi, en particulier à partir du IXe siècle, un rôle de conseil auprès de son époux : elle doit le pousser à bien faire et, en particulier, à agir en accord avec la religion chrétienne ; les affaires ecclésiastiques sont en effet une sphère d'action privilégiée pour la reine. Les reines fondent souvent des monastères : ainsi, la reine mérovingienne Bathilde, épouse de Clovis II, fonde par exemple un monastère à Chelles à la fin des années 650 ; elle s'y retire et y meurt. Les reines, en particulier les veuves, sont en outre chargées d'entretenir la mémoire des défunts de leur famille : dans les sociétés du haut Moyen Âge, les veuves sont considérées comme des intermédiaires spéciales avec le sacré.

Un cas particulier : les reines dans la péninsule italienne
   Ce rapide aperçu du statut et des fonctions des reines entre le Ve et le IXe siècle ne serait pas complet sans un zoom sur les reines ostrogothiques et lombardes, dont le statut est assez particulier. En Italie en effet, et dans une moindre mesure en Espagne, il n'est pas rare que la transmission de la légitimité passe par les femmes de la famille royale. En 515, le roi Théodoric, qui n'a pas de fils, marie sa fille Amalasonthe à son cousin Eutharic ; à la mort de Théodoric, c'est le fils d'Amalasonthe, qui n'a pas encore 10 ans, qui devient roi ; sa mère exerce la réalité du pouvoir (Eutharic est mort). Quand cet enfant meurt à son tour en 534, Amalasonthe devient réellement regina et c'est elle qui fait le roi suivant, Théodahat, en l'associant à son pouvoir (mais sans l'épouser, il a déjà une épouse). Cette association d'un homme à une reine est surprenante pour les contemporains, certains y voient le signe d'une inversion, le signe qu'Amalasonthe est une femme virile et Théodahat un homme faible. Amalasonthe finit par être assassinée avec l'accord de Théodahat. Son cas illustre le fait que les femmes de la famille royale peuvent transmettre la légitimité.

Amalasonthe dans un manuscrit de la fin du XVe siècle (source)

   On retrouve une idée similaire chez les Lombards : il arrive qu'une reine veuve épouse le successeur de son époux dans le but de légitimer le nouveau roi. Ainsi, Théodelinde, une fois veuve du  roi des Lombards Authari (mort en 590), épouse son successeur Agilulf, et sera régente pour leur fils Adaloald. La royauté lombarde est élective : Théodelinde participe à la légitimation d'Agilulf et de son fils Adaloald. Elle pousse aussi les Lombards à se convertir au catholicisme : c'est régulièrement par l'intermédiaire des reines, comme Clotilde, épouse de Clovis, ou Berthe, épouse du roi de Kent Aethelbert, que les rois se convertissent au catholicisme, du moins selon les auteurs catholiques.
   Dans le royaume wisigothique, en Espagne, il arrive aussi que des reines veuves légitiment les nouveaux rois : ainsi la reine Goïswinthe, à la mort de son mari le roi Athanagild, en 567, se remarie avec Léovigild, successeur d'Athanagild. Les reines sont donc considérées comme porteuses d'une certaine légitimité, et elles peuvent, une fois veuves, légitimer les prétentions d'aristocrates ambitieux, là où la royauté ne se transmet pas de père en fils.
   Bien que les femmes, à l'exception semble-t-il d'Amalasonthe, ne puissent exercer le pouvoir en leur nom propre (celles qui sont puissantes sont souvent les reines régentes au nom de leur fils), il n'est pas rare que les reines acquièrent sur la conduite des affaires un rôle conséquent. Mais le rôle et le statut de la reine ne sont pas encore des rôles officiels, ils reposent toujours sur ses liens avec le roi : au cours des IXe et Xe siècles, le queenship évolue et, même s'il n'est toujours pas institutionnalisé, la position de la reine se renforce. Ce sera l'objet du second volet de cette série.


Bibliographie (toujours beaucoup d'anglais, désolée) :
   Bruno Dumézil, La reine Brunehaut, Paris, Fayard, 2008 : biographie de la reine Brunehaut. Bruno Dumézil n'axe pas son ouvrage sur le queenship, mais le livre demeure passionnant et permet de saisir les opportunités offertes à une reine mérovingienne.
   Dick Harrison, The age of abbesses and queens: gender and political culture in early medieval Europe, Lund, Nordic Academic press, 1998.
   Pauline Stafford, Queens, concubines, and dowagers: the king's wife in the early Middle Ages, Londres, Leicester University press, 1998 (1ère édition : 1983) : Pauline Stafford est, avec Janet L. Nelson, la grande spécialiste d'histoire des femmes en Angleterre, elle a écrit de nombreux ouvrages et articles sur les reines et les femmes anglo-saxonnes.
   Claire Thiellet, Femmes, reines et saintes (Ve-XIe siècles), Paris, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2004.
   On peut ajouter à cela une bonne partie de la bibliographie de Régine Le Jan, qui évoque régulièrement les reines et leur statut au haut Moyen Âge. Enfin, en décembre 2015, s'est tenu à l'INHA (Paris) un colloque qui avait pour thème "Augusta - Regina - Basilissa. La souveraine de l'empire romain au Moyen Âge, entre héritage et métamorphoses" : j'y ai assisté et ai mis à profit pour cet article les interventions de Valérie Fauvinet-Ranson sur les reines et les princesses du royaume ostrogothique d'Italie au VIe siècle, et de Régine Le Jan sur les reines franques du VIe au IXe siècle.

13 décembre 2015

Les reines au Moyen Âge : introduction

    Comme vous pouvez le lire dans mon petit encart de présentation à la droite de cette page, je travaille actuellement, dans le cadre de mon mémoire de master 2, sur une reine du Xe siècle répondant au nom de Gerberge. 

 Gerberge dans un manuscrit de la Chronique royale de Cologne (vers 1200).
 
  J'ai découvert à cette occasion un champ de recherche immense, celui qui porte sur le queenship au Moyen Âge. Le queenship (un mot qui n'a pas de traduction en français) est une notion qui désigne le statut particulier de la reine ; celle-ci se distingue des autres femmes de la société dans laquelle elle vit de par son association au roi. La notion de queenship prend aussi en compte le fait que les stratégies et les moyens d'une reine dans son accès au pouvoir sont, par définition, différents de ceux du roi : les sociétés médiévales n'accordent pas la même place ni le même rôle aux hommes et aux femmes ; ces dernières n'agissent pas au sein de ces sociétés de la même manière que les hommes, et la reine n'échappe pas à cette règle. 
   L'histoire des reines au Moyen Âge interroge donc la relation entre les femmes et le pouvoir. Le Moyen Âge durant 1000 ans, on peut aisément supposer qu'une reine du Ve siècle n'a pas la même relation au pouvoir qu'une reine du XVe : la royauté a évolué, tout comme le statut des femmes. Il n'est donc pas possible de traiter les reines de l'intégralité du Moyen Âge en un seul article, c'est pourquoi j'ai décidé d'en faire quatre. J'essayerai de donner une place importante à la première moitié du Moyen Âge, qui est celle que je connais le mieux et qui est en même temps la plus obscure pour le grand public. Il y aura donc un article sur la période mérovingienne et le début de la période carolingienne, un sur la fin de la période carolingienne et le début de la période capétienne, un sur les XIIe-XIIIe siècles et un sur le bas Moyen Âge (XIVe-XVe siècles). Je pense me limiter, pour la fin en tout cas, sur les reines de France, pour des raisons pratiques : la bibliographie est importante et il serait difficile de faire un résumé du statut des reines à l'échelle européenne. En revanche, pour la période mérovingienne et carolingienne, la perspective peut être plus large : l'empire carolingien s'étendant de la mer du Nord à Rome et de Barcelone à la Hongrie, il n'est évidemment pas possible de limiter la perspective à la France (qui de toute façon n'existe pas à cette époque). Je ne m'intéresserai pas tant aux reines individuelles, mais plutôt à l'évolution de leur statut et de leur pouvoir, et donc à leur queenship davantage qu'à leur biographie.

   Pour vous faire patienter, voici quelques pistes bibliographiques (j'y ai intégré des références en anglais car la recherche sur les reines est particulièrement active dans les pays anglo-saxons) :
   - Theresa Earenfight, Queenship in Medieval Europe, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2013 : une synthèse sur les reines et leur pouvoir sur tout le Moyen Âge (ouvrage dont je compte user et abuser pour ma présentation).
   - Régine Le Jan, Femmes, pouvoir et société dans le haut Moyen Âge, Paris, Picard, 2001 : quelques articles traitent en particulier des reines.
   - Robert Folz, Les saintes reines du Moyen Âge en Occident (VIe-XIIIe siècle), Bruxelles, Société des Bollandistes, 1992.
   - Armel Nayt-Dubois et Emmanuelle Santinelli (éds.), Femmes de pouvoir et pouvoir des femmes dans l'Occident médiéval et moderne. Actes du colloque de Valenciennes (avril 2006), Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2009.
   - Pauline Stafford, Queens, concubines and dowagers: the king's wife in the early Middle Ages, Londres, Leicester University press, 1998 (première édition 1983).
   - Murielle Gaude-Ferragu, La reine au Moyen Âge. Le pouvoir au féminin, XIVe-XVe siècle, Paris, Tallandier, 2014.

Anne de Bretagne, deux fois reine de France à la fin du Moyen Âge.

17 septembre 2015

Michel Pastoureau : la couleur au Moyen Âge

   J'ai eu la chance d'assister hier à une conférence donnée par Michel Pastoureau à la Sainte-Chapelle (un cadre plutôt sympathique pour une conférence, il faut le reconnaître). Michel Pastoureau est un historien spécialiste de l'héraldique (la science des blasons et des armoiries), qui s'est ensuite tourné vers l'étude des couleurs et des animaux au Moyen Âge. La conférence portait sur la couleur au Moyen Âge, et plus spécialement au XIIIe siècle, car c'est à cette époque que le roi de France Louis IX, futur saint Louis, fit bâtir la Sainte-Chapelle (entre 1242 et 1248 plus précisément) pour abriter les reliques de la Passion du Christ qu'il avait achetées.
   Voici donc le compte-rendu de cette conférence (je précise que toutes les expressions entre guillemets sont celles qu'a utilisées Michel Pastoureau).

   L'étude des couleurs est un sujet récent, car on a longtemps considéré qu'il s'agissait d'un thème "peu digne de la grande histoire". Il existe deux définitions différentes de la couleur au Moyen Âge : 
   - pour certains, influencés par la pensée d'Aristote, la couleur est une fraction de la lumière, ou une lumière modifiée au contact des corps. Ceux qui adhèrent à cette hypothèse - c'est par exemple le cas d'Isidore de Séville - considèrent que le mot latin pour couleur, color, dérive de calor, la chaleur.
   - pour d'autres, la couleur n'est pas de la lumière mais de la matière. Pour ceux-là, le mot color est à mettre en lien avec celare, cacher : ils pensent que la couleur cache, enveloppe ou habille ce qu'il y a en-dessous.
   Ces définitions conditionnent l'attitude des prélats et des commanditaires face à la mise en couleur (ou non) des édifices. Les prélats qui font construire des églises aux XIIe et XIIIe siècles peuvent avoir deux attitudes différentes en fonction de l'hypothèse à laquelle ils adhèrent : pour quelqu'un comme l'abbé Suger qui, dans la première moitié du XIIe siècle, fait reconstruire l'abbaye de Saint-Denis, il faut mettre de la couleur partout, afin de dissiper les ténèbres ; c'est l'époque où le Dieu des chrétiens devient définitivement un Dieu de lumière : pour ceux qui pensent que la couleur est de la lumière, mettre de la couleur partout revient à étendre la divinité. En revanche, pour les cisterciens par exemple, la couleur est une matière, c'est donc un luxe inutile qui gêne le contact entre les fidèles et Dieu, et c'est pour cela que les églises cisterciennes sont relativement peu colorées. 

L'intérieur de l'église abbatiale de Fontenay, qui est une église cistercienne (source). Si, après la mort de Bernard de Clairvaux, promoteur de l'ordre cistercien, certaines églises assistent à un retour de la couleur, la majorité des églises cisterciennes sont dépouillées.

   Au XIIIe siècle, il y a donc une opposition entre des prélats "chromophiles", qui aiment la couleur, et des prélats "chromophobes", qui la proscrivent ; les premiers sont toutefois majoritaires. L'attitude chromophobe triomphe quelques siècles plus tard, avec la réforme protestante, qui chasse la couleur du temple.
   Le fait que les tenants de la première hypothèse soient majoritaires expliquent la polychromie architecturale des églises médiévales. Cette polychromie a longtemps été niée par les historiens et par les archéologues (c'est aussi le cas pour les monuments antiques, qui étaient peints, ce que les antiquisants ont longtemps refusé) : en 1937, le célèbre architecte Le Corbusier écrit un ouvrage intitulé Quand les cathédrales étaient blanches, alors que l'on sait qu'elles étaient peintes (même la façade de Notre-Dame, oui). Il faut d'ailleurs établir une chronologie de la polychromie : il y a moins de polychromie dans la cathédrale de Reims, construite entre 1210 et 1275, qu'à Notre-Dame, et les constructions du XIVe et du XVe siècles sont moins colorées que celles du XIIIe. Aujourd'hui, on cherche à évoquer cette polychromie architecturale : Michel Pastoureau a par exemple participé à un programme de reconstitution numérique de la polychromie de la cathédrale de Lausanne. En France, on note un développement des projections lumineuses sur la façade des cathédrales à la nuit tombée : cela se fait à Amiens, à Poitiers ou encore à Reims. Ces reconstitutions s'appuient sur les traces restantes de polychromie (mais il est difficile de savoir de quelle époque elles datent), sur des documents d'archives et sur des miniatures, mais cela n'est pas forcément représentatif de la réalité. La manière dont ces projections illuminent les cathédrales traduisent surtout l'idée que l'on se fait des couleurs au Moyen Âge : on s'appuie sur des représentations issues du cinéma ou de la bande dessinée, c'est un "Moyen Âge disneysé". On voit par exemple beaucoup de violet dans ces reconstitutions, alors que le violet n'est jamais utilisé à l'époque romane, et très rarement à l'époque gothique ; l'idée que le violet est une couleur qui fait médiéval vient du romantisme et du symbolisme, du XIXe siècle donc ! Mais la projection de couleurs a des vertus pédagogiques qu'il ne faut pas nier, elle permet de se faire une idée de ce qu'étaient les cathédrales du Moyen Âge.
   
   L'anachronisme le plus important à éviter dans l'étude des couleurs au Moyen Âge, c'est de croire que le savoir d'aujourd'hui peut s'appliquer au Moyen Âge : à l'époque, on ignore le classement spectral des couleurs, qui est mis en évidence en 1666 par Newton. Aux XIIe et XIIIe siècles, on classe les couleurs sur un axe qui va du blanc au noir : blanc, jaune, rouge, vert, bleu, violet, noir. Cela a des conséquences sur le regard et la perception : l’œil voit ce qu'il connaît et ce à quoi il est habitué ; la perception des couleurs n'est pas uniquement physiologique, elle est aussi culturelle. Ainsi, certains textes médiévaux qui décrivent des arcs-en-ciel n'identifient que 3 ou 4 couleurs au sein de celui-ci. La perception des contrastes est aussi différente : si, pour l’œil du XXIe siècle, la juxtaposition du rouge et du vert est assez violente, ce n'est pas le cas au Moyen Âge, c'est le couple de couleur que l'on retrouve le plus fréquemment dans les vêtements médiévaux. A l'inverse, l'association du vert et du jaune, qui ne nous choque pas, est rare au Moyen Âge. L'historien doit tenir compte de tout cela et ne pas commettre d' "anachronisme de sensibilité".
   L'autre anachronisme à éviter concerne l'éclairage : les bâtiments médiévaux sont éclairés par des flammes, or les flammes bougent et font bouger les formes et les couleurs, ce qui a des conséquences considérables sur la perception. De plus, avant l'électricité, il est impossible d'éclairer de manière uniforme une grande surface : il y a toujours des zones mieux éclairées que d'autres. Les sensibilités du Moyen Âge y sont habituées, mais ce n'est pas notre cas.
   Il faut aussi songer au fait que la couleur passe par les matériaux colorants : l'utilisation des couleurs traduit aussi des enjeux économiques, politiques et cultuels. Le lapis-lazuli est 12 à 15 fois plus cher au XVe siècle qu'au XIIe : l'historien doit connaître cela pour déterminer les choix faits dans les matériaux. Il est aussi intéressant de faire des analyses en laboratoire pour connaître les matériaux utilisés.

   Michel Pastoureau a ensuite évoqué l'importance et les enjeux de la couleur à l'époque de saint Louis. Durant le XIIIe siècle, beaucoup d'églises sont de véritables "temples de la couleur" : c'est le cas de la Sainte-Chapelle, dont le commanditaire, le roi, est alors chromophile. Mais il faut savoir que la Sainte-Chapelle a été construite avant le départ de Louis IX en croisade, expédition qui dure de 1248 à 1254. A son retour de Terre sainte, Louis IX est devenu chromophobe, ses rapports à la couleur ont changé, notamment en ce qui concerne la couleur bleue. Il y a beaucoup de bleu dans la Sainte-Chapelle et, avant la croisade, le bleu est partout : c'est un bleu dynastique, héraldique, c'est la couleur de la famille de saint Louis, les Capétiens ; au XIIIe siècle, ce bleu tend à devenir la couleur de la monarchie (ce sera la couleur de l’État à partir de la fin du Moyen Âge, puis celle de la nation pendant la Révolution ; c'est encore la couleur de la nation aujourd'hui, comme le prouvent la couleur des maillots des footballeurs français !). Ce bleu est présent partout autour du roi, et aussi sur lui. Le bleu est également l'attribut de la Vierge, or saint Louis a une dévotion particulière pour la mère du Christ. Enfin, c'est aussi une couleur que le roi, en tant qu'individu, apprécie. A son retour de croisade en 1254, Louis IX est devenu un être beaucoup plus moral : il estime que s'il n'a pas réussi à libérer les Lieux Saints, c'est parce qu'il a péché, et pense qu'il doit s'amender. Il continue de s'habiller de bleu, mais c'est un bleu plus terne, si terne que l'entourage du roi lui reproche de s'habiller comme un paysan ! Il faut donc périodiser l'utilisation de la couleur bleue, et pas seulement à l'époque de saint Louis : le bleu est discret dans la première moitié du Moyen Âge, mais il y a une "révolution" du bleu aux XIIe et XIIIe siècles : sans révolution technique, on apprend à créer des tons de bleu nouveaux, parce que la société le demande ; il n'y a pas de progrès technique mais une évolution idéologique.
   A la Sainte-Chapelle, le bleu éclatant des Capétiens fait couple avec le rouge (l'opposition de ces couleurs est moins forte pour les gens du Moyen Âge que pour nous). Les vitraux de la chapelle déclinent une palette étendue de couleur, chaque couleur est déclinée en plusieurs nuances. Il y a beaucoup de vert, alors que le vert est moins présent dans d'autres édifices ; dans les palais royaux, la chambre verte est la chambre dans laquelle les époux se retrouvent pour procréer, le vert étant la couleur de l'espérance, de l'enfance et de sainte Marguerite, patronne des femmes enceintes. 
   Dans la Sainte-Chapelle, on note aussi une présence importante de l'héraldique : dans les années 1240, les armoiries sont partout. L'héraldique marque une étape importante dans la conceptualisation de la couleur : dans l'Antiquité, la couleur n'est pas un concept en soi, on ne peut la séparer de sa matière. Un Romain ne peut pas dire qu'il aime le rouge, il dira par exemple qu'il aime les toges rouges ; la couleur n'est qu'un adjectif. Dans l'héraldique, les couleurs deviennent des catégories abstraites, des concepts, des substantifs : l'héraldique joue un grand rôle dans "le passage de la couleur adjective à la couleur substantive". Les règles de l'héraldique sont contraignantes, on ne peut associer certaines couleurs, ce qui a des conséquences visuelles importantes et conditionne le regard médiéval. L'héraldique est une création purement profane, qui suscite d'abord la méfiance de l’Église. Cette méfiance s'atténue au XIIIe siècle, quand certains prélats adoptent les armoiries de leur famille pour leur propre usage. Dans les églises, ce sont les laïcs qui introduisent les armoiries, d'abord sur les pierres tombales, puis dans des chapelles qu'ils commanditent ; au XIIIe siècle, les églises deviennent des "musées des armoiries". La place de l'héraldique est donc importante lorsque l'on parle de la couleur dans les églises. Dans la Sainte-Chapelle, les armoiries que l'on trouve le plus souvent sont celles du roi de France et celles de sa mère, Blanche de Castille.

Armoiries du roi de France à l'époque de saint Louis : d'azur semé de fleurs de lys d'or (ce n'est que plus tard que les fleurs de lys seront au nombre de trois seulement).

Armoiries de Blanche de Castille : de gueules au château d'or (en héraldique, les couleurs ont des noms particuliers : on ne dit pas rouge, on dit gueules ; on ne dit pas noir, on dit sable).

Exemple d'association, en arrière-plan, des armes de Louis IX et de Blanche de Castille dans la salle basse de la Sainte-Chapelle. Les peintures ont été refaites au XIXe siècle, mais cette association se trouve partout dans l'édifice, y compris dans les vitraux datant du XIIIe siècle. (source)
   Dans les années 1240, ces armoiries vont de pair, mais elles continuent ensuite d'être représentées ensemble dans qu'il y ait de lien avec la France et la Castille : l'association du bleu et du rouge, des fleurs de lys et des châteaux, devient un simple décor, qui a perdu son sens originel.

   Enfin, on ne peut parler des couleurs dans les églises sans évoquer les couleurs liturgiques. Dans l’Église primitive, le prêtre célèbre la messe dans ses vêtements ordinaires puis, peu à peu, le blanc s'impose pour les fêtes, notamment pour celle de Pâques ; on met ensuite en relation des couleurs avec des moments du calendrier ou des fêtes, mais les usages varient d'un diocèse à l'autre. Au XIIe siècle, les liturgistes plaident pour une uniformisation du système des couleurs liturgiques, uniformisation qui devrait se fonder sur les usages du diocèse de Rome. Cela se fait progressivement, notamment grâce au pape Innocent III qui, alors qu'il n'était que cardinal, en 1195-1196, a décrit les usages du diocèse de Rome ; sous son pontificat, ses textes gagnent en influence et on assiste à une uniformisation au cours du XIIIe siècle. Le diocèse de Paris adopte ainsi les usages de Rome. On utilise la couleur blanche lors des fêtes principales du Christ et de la Vierge ; le rouge est associé aux fêtes de la Croix, de l'Esprit Saint et des martyrs, le noir aux messes des défunts, aux temps d'affliction et de pénitence, ainsi qu'au vendredi saint ; le vert est quant à lui en usage les jours de fête où les autres couleurs ne sont pas retenues. Les couleurs liturgiques se trouvent sur les vêtements des officiants et sur les tentures : elles ajoutent de la couleur à l'édifice. Le problème des couleurs liturgiques est important et complexe, mais encore assez peu étudié. Michel Pastoureau se demande ainsi, sans avoir de réponse, s'il y a des conflits de couleurs liturgiques à la Sainte-Chapelle : cette chapelle abrite des reliques de la Passion, dont les reliques de la Croix, qui est exposée entre le jeudi et le vendredi saint ; or la couleur de la Sainte Croix est le rouge, tandis que celle du vendredi saint est le noir : quelle couleur a priorité à la Sainte-Chapelle au cours de ces fêtes ?

   Cette conférence a eu l'avantage de mettre en avant un élément auquel nous ne pensons pas souvent : le fait qu'au Moyen Âge, on ne perçoit pas les couleurs de la même manière qu'aujourd'hui. Cela n'est d'ailleurs pas uniquement valable pour le Moyen Âge : des cultures différentes de la nôtre ont une vision différente des couleurs (pensez aux peuples inuits qui distinguent tout un tas de nuance dans la couleur et la matière de la neige, alors que nous en sommes incapables).

1 juillet 2015

Le royaume burgonde (Ve - VIe siècle)

   Si, comme moi, vous aimez Kaamelott, le mot burgonde devrait vous faire penser à ceci :



   Mais saviez-vous qu'un royaume burgonde avait réellement existé et qu'il avait eu un rôle politique important, notamment sous le règne du roi des Francs Clovis (481-511) ? Je souhaiterais vous faire un rapide petit topo sur ce royaume que l'on trouve rarement, pour ne pas dire jamais, dans les manuels d'histoire.

   Les Burgondes, comme les Francs ou les Wisigoths, sont un peuple issu de ce que l'on a appelé, à tort, les "invasions barbares" : l'image traditionnelle veut que des hordes de barbares aient déferlé sur l'empire romain, causant finalement sa chute. Ce modèle explicatif, en vogue jusque dans la première moitié du XXe siècle, est aujourd'hui fortement remis en cause par les historiens ; on lui a substitué la thèse de l'ethnogenèse, une idée selon laquelle les peuples barbares serait le fruit de la diffusion, à partir d'un groupe donné, des traditions et d'un sentiment d'appartenance. En gros, un groupe prestigieux répandrait ses traditions dans une population plus large qui adhérerait alors à une identité commune. Cette idée a le mérite de montrer qu'il n'y a pas d'idée de peuples "biologiques" parmi les Barbares (on peut être à moitié romain et être tout de même un barbare, par exemple) ; c'est une théorie qui a été développée dans les années 1960, en réaction à l'idéologie nazie selon laquelle il existait de véritables races, au sens biologique du terme. Mais cette idée a aussi été remise en cause, et certains historiens pensent aujourd'hui que c'est au contact de Rome que se sont créés des peuples barbares jusqu'alors globalement indistincts : ce serait la volonté de Rome de distinguer entre les peuples, et la volonté de certains chefs barbares de collaborer avec Rome, qui aurait été à l'origine de la "création" des peuples barbares. Si ces questions historiographiques vous intéressent, le Que sais-je ? sur les royaumes barbares en Occident, écrit par Magali Coumert et Bruno Dumézil, reprend ces questions de manière très claire (je vous déconseille en revanche Wikipedia sur le sujet).
   En bref, tout ça pour dire qu'on ne sait pas trop d'où viennent les peuples barbares, et que les historiens s'écharpent sur le sujet depuis une bonne centaine d'années. Ce problème est bien entendu valable pour les Burgondes, d'autant qu'au Ier siècle de notre ère, Pline l'Ancien affirme que les Burgondes résident entre le Rhin et le Danube, bien loin donc de la région dans laquelle les situent les sources du IVe et du Ve siècle, selon lesquelles ils sont installés autour de Lyon et du lac Léman. Difficile de savoir comment ils sont passés d'une région à l'autre, en l'absence de sources sûres. En outre, à la fin du IVe siècle, chez l'historien romain Ammien Marcellin, les Burgondes se définissent eux-mêmes non pas comme Burgondes, mais comme... Romains ! Ils affirment, chez Ammien, avoir été placé par l'empereur Tibère (14-37) sur le limes rhénan, c'est-à-dire sur la frontière de l'empire romain qui se trouve le long du Rhin, pour protéger cette frontière. C'est une localisation encore différente de celle proposée par Pline.
   On ne sait donc pas grand-chose de sûr des Burgondes avant le milieu du Ve siècle. A cette époque, après une défaite contre les Romains, les Burgondes sont installés par les Romains dans l'empire au titre de foederati. Les foederati, mot qui signifie "fédérés", désignent les populations que les Romains acceptent d'installer dans l'empire, contre le respect de la loi romaine et quelques obligations. En vertu du foedus (traité) conclu entre les Romains et les Burgondes, ces derniers sont installés en Sapaudia, un mot qui donnera Savoie mais qui désigne alors une région centrée sur Lyon et le lac Léman.

La Gaule au Ve siècle : les Burgondes habitent la zone en jaune, et sont donc beaucoup moins bien implantés, au milieu du Ve siècle, que leurs voisins wisigoths, le premier peuple fédéré accueilli par Rome. (la carte provient probablement d'un manuel, mais je n'en ai pas la référence, je l'ai issue d'un cours de troisième année de licence).

   A noter que les Burgondes installés par les Romains sont peu nombreux : quelques centaines ou milliers d'individus tout au plus. Mais la culture véhiculée par ces personnes se répand autour d'eux : à partir du milieu du Ve siècle, il y a une population qui revendique une identité burgonde, sans pour autant être burgondes sur le plan ethnique (une notion qui a, à vrai dire, peu de pertinence pour le début du Moyen Âge). Les premiers rois burgondes s'allient à l'aristocratie locale, gallo-romaine, pour pouvoir gouverner. Ces rois s'allient aussi aux Romains mais, après la fin de l'empire en 476, les Burgondes se rapprochent des Francs, la puissance montante de la région ; Clovis, le roi des Francs, chasse même les derniers Wisigoths de Gaule, en 507 : il est donc le roi barbare le plus puissant de Gaule au début du VIe siècle. Les Burgondes ont donc intérêt à s'allier à lui, mais ils sont rapidement concurrencés par les Francs : les Romains, puis les Ostrogoths (le peuple barbare installé en Italie après la chute de l'empire) comptaient sur les Burgondes pour empêcher les Alamans, un autre peuple barbare installé dans l'actuelle Allemagne, de déferler sur l'Italie ; les Burgondes devaient en quelque sorte jouer le rôle de tampon. Mais puisque Clovis, décidément très actif, liquide lui-même les Alamans, les Burgondes ne servent plus au pouvoir ostrogothique, qui ne voit dès lors plus de problème à ce que Clovis termine le travail et vainque aussi les Burgondes.

   Avant de parler de la manière dont les fils de Clovis termine la besogne de leur père en anéantissant le royaume burgonde entre 524 et 534, un petit mot sur la politique des Burgondes envers lesdits Francs.
   Les Burgondes règnent de façon conjointe : tous les fils d'un roi ont le droit d'être roi. Ainsi, les frères Gondioc et Hilpéric ou Chilpéric règnent ensemble, puis les quatre fils de Gondioc leur succèdent. En 500, les deux fils survivants de Gondioc, à savoir Gondebaud et Godegisèle (ou Godégisil, mais c'est beaucoup moins drôle), règnent conjointement, Godegisèle à Genève, Gondebaud à Lyon, sans qu'il y ait de véritable frontière entre eux. Godegisèle veut s'allier à Clovis, tandis que Gondebaud veut combattre Clovis ; Godegisèle s'allie donc à Clovis contre Gondebaud, qui est repoussé par les troupes franques jusqu'à Avignon. Mais cela ne suffit pas à Clovis pour s'emparer du royaume burgonde. Gondebaud prend désormais le roi franc au sérieux. Ce changement de situation est illustré par le mariage de Clovis et de Clotilde, une princesse burgonde qui est la nièce de Gondebaud et de Godegisèle. Le fils que Clovis a eu d'un premier mariage, Thierry, épouse quant à lui une autre princesse burgonde, Suavegothe.

Arbre généalogique simplifié des alliances entre Francs et Burgondes. Comme vous pouvez le voir, les normes ecclésiastiques concernant le mariage ne sont pas encore en vigueur chez les peuples barbares à la fin du Ve siècle : un homme peut faire épouse à son fils une femme issue de la même famille que sa propre épouse.

   Pour les Francs, l'alliance est doublement avantageuse : les Francs s'allient aux Burgondes, leurs voisins, mais aussi du même coup aux Ostrogoths, car la mère de Suavegothe, la seconde épouse de Sigismond donc, est la fille du roi des Ostrogoths Théodoric. Par cette alliance, les Francs acquièrent une certaine légitimité, puisque les Ostrogoths sont les barbares les plus proches du pouvoir impérial.
   Clotilde est catholique, tandis que les autres membres de la famille royale burgonde sont ariens : l'arianisme est une hérésie chrétienne selon laquelle le Fils, c'est-à-dire le Christ, est inférieur au Père, tandis qu'ils sont égaux selon les catholiques. La plupart des peuples germaniques sont d'abord ariens, sauf les Francs : on prétend que c'est sous l'influence de sa très catholique épouse Clotilde que Clovis se serait converti, à une date inconnue entre la fin du Ve siècle et le début du VIe. Peu de temps après, Sigismond, le cousin de Clotilde devenu roi à la mort de son père et de ses oncles (en 516), se convertit aussi au catholicisme et se révèle être un fervent protecteur de l'Eglise ; il fait construire, entre autres, l'abbaye royale de Saint-Maurice d'Agaune ; il réunit un concile d'évêques catholiques en 517 et fait agrandir la cathédrale de Genève.

   Au début du VIe siècle, sous les règnes de Gondebaud puis de Sigismond, le royaume burgonde est à son apogée, mais il va disparaître en une seule décennie. Clovis avait déjà des vues sur le royaume, mais ce sont les fils issus de son mariage avec Clotilde qui accompliront la tâche entreprise par leur père. A la mort de Clovis en 511, les Burgondes et les Francs sont officiellement alliés. Mais, profitant des tensions inhérentes à la famille burgonde (Sigeric, un fils de Sigismond, a été assassiné), les fils de Clovis interviennent militairement en Burgondie : lors d'une campagne en 523, ils obtiennent que le roi Sigismond leur soit livré. La campagne suivante, en 524, se heurte à la résistance d'un frère de Sigismond, et Clodomir perd la vie à Vézeronce, entre Lyon et Chambéry. C'est seulement en 534 que le royaume burgonde est définitivement annexé au royaume franc. Quelques décennies plus tard, l'historien Grégoire de Tours justifie l'intervention franque dans le royaume burgonde ainsi : il prétend que Clotilde aurait été maltraitée par son oncle Gondebaud ; en vertu de la loi franque, qui autorise la famille d'une personne lésée à pratiquer la faide (vengeance) contre la famille de l'agresseur, les fils de Clotilde aurait pris les armes contre le fils de Gondebaud pour venger leur mère. Cette vision est probablement une reconstruction visant à légitimer a posteriori l'invasion franque. Quels que soient les motifs de l'intervention des fils de Clovis, ils mettent fin au royaume burgonde et s'emparent de la totalité de la Gaule (sauf la Provence, qui reste aux mains des Ostrogoths d'Italie jusqu'en 537).

Un casque d'apparat trouvé à Vézeronce, lieu d'une bataille entre Francs et Burgondes en 524 (source).

   Je tiens à préciser que cet article est très succinct, et qu'il y aurait beaucoup plus à dire sur les Burgondes, notamment sur leur culture matérielle, que l'archéologie a mise à jour. J'ai également omis de parler de la loi Gombette, la loi du peuple burgonde promulguée par Gondebaud et sur laquelle il y aurait fort à dire (comme sur les autres lois barbares, par exemple la loi salique). Je me suis volontairement concentrée sur l'aspect politique, afin de montrer qu'à la fin du Ve et au début du VIe siècle, le royaume burgonde a joué un rôle géopolitique important, de par sa position centrale entre les Francs et les Goths.